Pop art, œuvre dérivée et droit d’auteur : peut-on réutiliser Tintin sans autorisation ?

par | 18 mars 2026 | Art & Design

L’ESSENTIEL

Un arrêt rendu le 18 décembre 2025 par la cour d’appel d’Aix-en-Provence rappelle qu’en droit d’auteur, retravailler une œuvre connue ne suffit pas à la rendre libre de droits.

Dans cette affaire, des bustes de Tintin et des fusées inspirées de l’univers d’Hergé avaient été retravaillés dans une esthétique pop art ou décorative.

La cour juge que dès lors que les éléments essentiels de l’œuvre d’origine restent immédiatement reconnaissables, le risque de contrefaçon demeure, même en présence d’un apport artistique personnel.

Reprendre un personnage célèbre, le retravailler, le coloriser, lui donner une esthétique pop art ou décorative : est-ce suffisant pour créer une œuvre nouvelle échappant au droit d’auteur ? La cour d’appel d’Aix-en-Provence répond clairement non dans un arrêt du 18 décembre 2025 (n°21/09979) consacré à des bustes de Tintin et à des fusées inspirées de l’univers d’Hergé.

Ce n’est pas parce qu’une œuvre est retravaillée qu’elle devient automatiquement libre de droits. Lorsque les éléments essentiels de l’œuvre d’origine restent immédiatement reconnaissables, le risque de contrefaçon demeure.

Le contexte

Dans cette affaire, un artiste commercialisait des sculptures et objets inspirés de Tintin, notamment des bustes du personnage et des fusées rappelant directement les albums Objectif Lune et On a marché sur la lune.

Les œuvres étaient présentées comme des créations originales, retravaillées avec différents procédés visuels : couleurs vives, dorure, résine, vernis, collages ou encore détournements de titres.

Certaines étaient proposées à la vente par une galerie.

La défense était classique.

L’artiste soutenait qu’il ne s’agissait pas d’une copie, mais d’une réinterprétation artistique.

Pour lui, il s’agissait d’une démarche inspirée du pop art, avec un travail personnel sur les matières, les couleurs et la présentation.

Il invoquait également la liberté de création, et même, pour certaines œuvres, l’exception de parodie.

La cour n’a pas suivi ce raisonnement.

Tintin et son univers sont protégés par le droit d’auteur

Elle rappelle d’abord que le personnage de Tintin, comme la célèbre fusée rouge et blanche, sont protégés par le droit d’auteur.

Ce qui est protégé, ce ne sont pas seulement les albums pris dans leur ensemble, mais aussi les éléments originaux qui composent cet univers : les traits physiques du personnage, certains objets emblématiques, certaines postures et certaines références immédiatement associées à l’œuvre d’Hergé.

Les éléments caractéristiques sont repris directement

Les juges examinent ensuite les œuvres litigieuses de manière concrète.

Pour les bustes, ils relèvent la reprise de caractéristiques qui rendent Tintin identifiable au premier regard : la houppette, le visage, les yeux, le nez, les sourcils, et parfois même une posture emblématique.

Pour les fusées, ils retiennent la reprise de la forme générale, des damiers rouges et blancs et des trois pieds.

Ils constatent aussi que les titres utilisés renvoyaient explicitement à l’univers de Tintin.

Pour la cour, il ne s’agit donc pas d’une simple inspiration lointaine, mais bien d’une reprise directe d’éléments caractéristiques de l’œuvre d’origine.

Le travail artistique personnel ne permet pas d’échapper à la contrefaçon

La cour admet qu’il existe, dans les œuvres litigieuses, un travail artistique personnel.

Elle ne nie pas l’intervention de l’artiste ni les choix esthétiques réalisés.

Mais elle juge que cet apport ne suffit pas à effacer l’emprunt initial.

En d’autres termes, on ne peut pas neutraliser la contrefaçon en ajoutant simplement une touche décorative, une couleur différente ou une mise en scène nouvelle à une œuvre protégée.

Dès lors que le public continue d’identifier immédiatement l’univers original, l’atteinte au droit d’auteur peut être retenue.

L’argument de la liberté de création est inopérant

La cour écarte également l’argument tiré de la liberté de création.

Bien entendu, chacun est libre de créer.

Mais cette liberté n’autorise pas à exploiter, sans autorisation, la force visuelle et la notoriété d’un personnage célèbre ou d’un univers protégé.

En présence d’une œuvre aussi identifiée que celle d’Hergé, la liberté artistique doit se concilier avec les droits du titulaire.

La création ne devient pas licite du seul fait qu’elle se présente comme un hommage, une variation ou une réinterprétation.

L’exception de parodie n’est pas applicable

L’exception de parodie est elle aussi rejetée.

Là encore, l’arrêt est utile.

Pour qu’une parodie soit admise, encore faut-il qu’il y ait une véritable intention humoristique, satirique ou critique.

Ce n’est pas le cas lorsqu’on se contente de reprendre un univers connu dans une logique décorative ou commerciale.

Autrement dit, détourner visuellement une œuvre ne suffit pas.

Il faut que le décalage produise un effet de moquerie, de satire ou de commentaire identifiable.

À défaut, l’exception ne joue pas.

La cour confirme donc la contrefaçon et valide les mesures prononcées : interdiction de commercialiser les œuvres litigieuses, retrait des supports promotionnels, publication judiciaire et indemnisation du préjudice

Ce qu’il faut retenir

  • Ajouter une dimension esthétique ou décorative à une œuvre protégée ne suffit pas à éviter la contrefaçon.
  • Le critère déterminant reste l’identification immédiate de l’œuvre d’origine.
  • La liberté de création ne permet pas d’exploiter un univers protégé sans autorisation.
  • L’exception de parodie suppose une intention humoristique ou critique identifiable.

Conclusion

La décision de la cour d’appel d’Aix-en-Provence s’inscrit dans une logique constante du droit d’auteur : on ne peut pas librement s’approprier les codes d’une œuvre protégée au seul motif qu’on les retravaille.

Le pop art, l’hommage ou la réinterprétation visuelle ne constituent pas, à eux seuls, des passe-droits juridiques.

Pour les professionnels de la création, le réflexe doit être simple : dès qu’un projet s’appuie sur un univers connu, une vérification juridique préalable est indispensable.

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